vendredi 1 novembre 2013

Pablo TORRES (1900-1963) Résistant déporté

Le 1er novembre 1963, il y a tout juste 50 ans, s'éteignait Pablo TORRES, 63 ans, ancien résistant déporté, marié et père de deux jeunes filles.
 
Le corps meurtri par les épreuves, l'âme perturbée par les souvenirs, il n'en témoignera à ses filles que par son silence et ses larmes. Aucun mot ne pouvait exprimer l'horreur vue et vécue.
 
En 1999, après le décès de sa mère, Paule, la cadette aura accès au dossier militaire de son père. Elle demandera et obtiendra pour lui la mention "Mort pour la France" le 20 novembre 2000.
 
Le 11 novembre 2001, le nom de TORRES Pablo est ajouté au bas du monument aux morts de Moissac.
 
Voici, grâce aux recherches de Paule, le parcours de cet homme, qui avant d'être son père, fut un Résistant de l'ombre, un guide vers la liberté.




Os de Balaguer, Province de Lérida, Espagne
C'est dans la province de Lérida, à Os de Balaguer qu'il est trouvé, d'après ses dire, sur les marches de l'église. Son acte de baptême, le 29 mars 1900 précise qu'il y est né à 7 heures du matin, de "parents inconnus et étrangers à la paroisse". Il lui est donné le prénom de Pablo puis ceux de TORRES et BALAGUER. Sa marraine est la sage femme du village. Il sera élevé avec d'autres enfants abandonnés chez une femme surnommée "La borgne".
 
Il rejoint la France semble-t-il au début des années 20 à la recherche d'un travail.
 
De nationalité espagnole, il n'est pas concerné par la mobilisation de 1939.  Installé en zone libre, au pied des Pyrénées, il rejoint le FFC, le 1er septembre 1942. Deux mois plus tard, le 11 novembre, les allemands franchissent la ligne de démarcation et envahissent tout le territoire.
 
Attestation d'appartenance aux F.F.C.
 
Le Réseau "Françoise" est dirigée par Marie Louise DISSART. Cette résistante, âgée de 59 ans en 1940 débute dans un réseau du sud Ouest sous le pseudonyme "Victoire" et rejoint en 1942 le réseau Pat O'Leary sous le pseudonyme "Françoise". Ce réseau, "premier réseau international d'évasion de France", permet le rapatriement de militaires et aviateurs britanniques sur toute la France. En Ariège, le passage se fait par les Pyrénées. En mars 1943, Le Dr GUERISSE dit Pat O'Leary, créateur et chef du réseau est arrêté. Marie Louise DISSART prend alors la direction de Réseau de Toulouse et le nomme "Réseau Françoise".  Dans l'attestation ci-après, qu'elle signe, Pablo TORRES faisait fonction de guide entre la France et l'Espagne. Il fait notamment passer 16 canadiens du Commando de Dieppe et un aviateur britannique. A Varilhes, dans l'Ariège, la ferme d'Archelles-du-Haut sert de base de repos avant les passages. Elle est tenue par un autre espagnol, José CIPRÈS, dit "Sarramian". Le réseau compte alors 211 membres.
 
Pablo TORRES se spécialise ensuite dans le "convoyage" d'Officiers entre Lourdes et Carcassonne. Le 24 septembre 1943, il est arrêté en gare de Carcassonne avec 9 Officiers Polonais. En novembre, sa compagne mettra au monde leur première fille.
 
Attestation appartenance réseau "Françoise"
signée de Marie Louise DISSARD
 

Il est interné dans le Sud Ouest dont le lieu n'a pu être déterminé. Transféré à Compiègne il est déporté à Buchenwald. Le convoi part dans la matinée du 17 avril 1944. A raison de 100 hommes par wagon à bestiaux, c'est au total 1943 hommes dont 232 espagnols qui partent vers l'Allemagne,  de nombreux résistants, des hommes pris dans des rafles au cours de manifestations et les 24 otages de Saint-Maurice (12 décembre 1943). Le voyage dure deux jours. Éprouvant, il est marqué par quelques arrêts et  de nombreuses tentatives d'évasion, une seule réussit, 9 hommes s'échappent à Audun-le-Roman. Dans les wagons, le manque d'air, la soif, rendent la fin du voyage encore plus difficile. Deux hommes décèderont au cours de ce voyage.

L'arrivée au KL Buchenwald à lieu en début d'après midi le 19 janvier. Après un passage au block de quarantaine, les hommes sont répartis dans les différents camps annexes et les kommando.

Buchenwald, créé en 1937 (sous le nom de camp d'Ettersberg) est un camp d'extermination par le travail. Mais c'est aussi un camp où les atrocités les plus sadiques y furent commis sur les prisonniers, notamment à l'infirmerie.

Pablo TORRES, matricule 41072, travaille dans les carrières. De cette période, sa fille retient l'évocation de son "passage à l'infirmerie".  Ceux qui y partait n'en revenait jamais. Mais pour Pablo, ce fut un passage éclair, à peine arrivé dans les lieux, il fut renvoyé immédiatement aux carrières. "Quelqu'un" était intervenu. Il en est resté persuadé toute sa vie. Ce jour là ne devait pas être le dernier pour lui.

Statuaire mémorial de Buchenwald.

15 mois en enfer. Leurs libérateurs eux-mêmes ne crurent pas se qu'ils virent. Buchenwald en avril 1945 était un immense mouroir. Les premiers américains qui franchirent l'enceinte le 21 avril  en furent aussi traumatisés à vie.

Harry HERDER, l'un deux témoigne, 50 ans après.

"Participer à la libération d'êtres à demi-vivant, tenant à peine debout tant leur état était pitoyable - au point qu'on aurait envie de s'enfuir - est quelque chose d'indéfinissable. Nos esprits ne pouvait pas croire ce que nos yeux voyaient. Tous nous étions choqués, c'en était quasi insupportable. Nous le voyions et nous pouvions pas croire ce que nos yeux voyaient. Comment exprimer de tels sentiment à des étrangers et même à nos proches? Il n'y a pas de réponses à cette question. Témoigner réveille nos souffrances, nous rappelle les visions d'horreur, l'odeur des cadavres, la rage extrême et la question finale: comment des êtres humains peuvent-ils commettre de tels actes?"

Quels mots les survivants eux-mêmes auraient-t-ils pu trouver pour raconter, l'horreur, la peur, les visions, la mort.

Pablo TORRES sera rapatrié au Lutécia (Paris) avec les français le 27 avril 1945.
Mais peut-on dire qu'il reprendra le cours de sa vie, ou est-ce la vie qui continuera autour de lui. Il retrouvera sa compagne et sa fille, aura une seconde fille en 1946, épousera leur mère, Carmen Anna Luisa MIRC-CALLS en 1950.

Les filles iront à l'école de la Mégère près de Moissac. Elles auront un tuteur qui suivra leurs études. Pablo sera aidé, recevra une récompense de l'Armée Britannique pour son action dans le réseau d'évasion, sera également élevé au grade de Sous-lieutenant par le Ministère de la Défense Nationale, au titre des FFC en 1947.

Il était un rouage du réseau "Françoise", l'un des 211 membres. Les survivants reprirent le cours de leur vie, dans l'anonymat. Marie Louise DISSART dite "Françoise", mourra infirme et solitaire en 1957, José CIPRÈS, dit "Sarramian" montera une entreprise de maçonnerie et mourra en 1976 dans un accident de voiture. Et les autres. Ils font parti de l'histoire de leur famille mais dans les livres d'histoire, ils font tous et individuellement partis du mot RÉSISTANCE.



Sources :
Cérémonie 11 novembre 2001
Monument de Moissac
Actuelle plaque commémorative
Monument de Moissac
Forum "le monde en guerre" - Réseau d'Evasion - extrait d'un article de Christian MOULY parut dans la revue Résistance R4 N° 7 de mars 1979.
Mémorial du wagon de la Déportation (Blog) - extrait

Les libérateurs (blog) - extrait témoignage H. HERDER.

Mémorial du Wagon de la Déportation (site)
Photos :

Pablo Torres : Carte Déporté Résistant
Os de Balaguer : Wikipédia
Cérémonie 11 novembre 2001 : sources P.DUROUEIX.
Plaque 1939-1945 : C.BEZGHICHE
Statuaire mémorial Buchenwald : Florida Center for Instructional Technology - Site : A teacher's guide to the Holocaust.



 
 
 
 
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Un grand merci à Paule DUROUEIX TORRES
pour son témoignage et son aide.
 

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